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Baz'Art Virtuel

«Pus jamais avoir besoin de parler»: Rouge Gueule @ Espace Go

Julie Ledoux
22 octobre 2009

 

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Une crise d’angoisse perpétuelle. Un malêtre insondable. La vie quotidienne mâchée et remâchée, puis crachée au visage du public, de l’interlocuteur, de soi-même. Rouge Gueule d’Étienne Lepage vous salue.

Au théâtre, soit on aime se faire provoquer, soit on aime rire. Si la pièce n’atteint ni l’un, ni l’autre de ces objectifs, c’est cuit. Rouge Gueule parvient non seulement à vous étirer les coins de la bouche mais aussi à vous faire tressaillir, de peur d’avoir été pris en flagrant délit de (tendresse) faiblesse. Dix personnages viennent vomir tour à tour leur faiblesse, leur ridicule, leur venin longtemps ravalé de peine et de misère. On n’engueule plus personne de nos jours, on se tient loin, on fait semblant, on a peur. On ne prend plus le taureau par les (couilles) cornes. Lepage, dans sa grandeur d’âme d’auteur, nous offre le cri sur un plateau d’argent.

Enfin, c’était l’objectif.

Si plusieurs personnages sont travaillés avec brio, quelques uns peinent à trouver leur place dans ce drame de l’ordinaire. Chez ceux qui donnent l’impression de servir d’intermède passable, on retrouve le «faux immigré», la «lolita» et les «deux crosseurs». Personnages peu intéressants et qui donnent l’impression d’être peu travaillés, ils n’offrent pas la profondeur que certains autres nous ont livrée. Dans le jeu de l’ordinaire et du quotidien, ils gagnent sur toute la ligne. Si la première lolita blonde offre peu au public, la seconde – interprétée par une Anne-Élisabeth Bossé autant volubile que brutale – nous fait découvrir le monde «plate» d’une ado riche, vierge et conne qui cherche le trouble: « rester une p’tite conne vierge» et ne pas fermer sa gueule. L’homme à la sexualité refoulée/brimée, interprété par Daniel Parent, s’exprime avec difficulté et marie le comique à la sodomie, le christianisme au droit chemin («Tout ça, c’t'à cause du christianisme!»), et occupe la scène avec toute sa gêne et sa maladresse; l’un des personnages les mieux travaillé dans sa complexité et son impuissance. Alexandrine Agostini impressionne à nouveau dans le(s) personnage(s) d’une femme violente au verbe massacreur («Pis tu vas m’aimer, crisse!», «J’vais envoyer des photos d’cul à ta mère!»). Bémol cependant sur la scène finale, interprétée par Agostini. Sans voler le punch, on se demande encore pourquoi la pièce se termine ainsi (Allez la voir, vous le saurez!) alors que la petite danse synchro des garçons aurait bien pu conclure le tout – façon Belles-Soeurs -, placée à la fin, évidemment. Je saute par-dessus quelques personnages, histoire de vous donner le goût de les découvrir par vous-même et de sortir au théâtre su’a Main (Vous me direz ce que vous avez pensé du «Docteur Loser». Ma date et moi avons frôlé le divorce à force d’en parler…).

Le jeu des acteurs reste bien travaillé et bien orchestré par Claude Poissant qui signe la mise en scène de cette pièce produite par le Théâtre PÀP (Petit À Petit). Malgré quelques personnages grossièrement joués (On s’en reparlera du Docteur, j’vous dis!), la mise en scène demeure discrète quoique bénéficiant d’un rythme soutenu et relativement rapide, elle crève «l’écran» qui existe entre le public et les acteurs. L’espace est vaste et peu encombré: quelques chaises ici et là, une colonne qui fait office de pilier pour la plupart des personnages, cherchant béquille à leurs malheurs et leurs faiblesses. On aime particulièrement le jeune ado pris dans son corps – Jonathan Morier, à surveiller – qui se déplace rapidement, au fil des idées qui lui viennent aux lèvres, qui épouse complètement l’espace qui lui est offert. Bémol pour les musiques/sons parfois cacophoniques dont on ne saisit pas encore toute la portée.

À voir si vous vous retenez depuis trop longtemps de casser des gueules, de vous défouler, de dire ce que vous pensez. À voir si vous vous ennuyez d’Annette Garant (classique et magistrale) et des popsicles. À ne pas voir si vous briguez la mairie.

«Fierté, estime de soi: fini tout ça!»

Rouge Gueule est présenté à L’Espace Go jusqu’au 14 novembre 2009.

Crédit photo: Marcel Cloutier

5 commentaires
  • Sarah
    23 octobre 2009

    J’aimerais atténuer la description du personnage interprété par Daniel Parent : il me semble que ce n’est pas parce que l’on parle de sodomie qu’on est forcément un homosexuel refoulé ? Dans ce cas, c’est plutôt un gars ben straight qui ne sait juste pas comment aborder le sujet avec sa blonde… non ?!

  • Julie Ledoux
    23 octobre 2009

    Je suis bien d’accord avec vous, Sarah.
    Cependant, quand le personnage affirme «J’aime les hommes», disons qu’il semble y avoir des sentiments confus par rapport à la sodomie et à son homosexualité, ou du moins, son orientation sexuelle semble confuse. Ne pensez-vous pas?

  • Sarah
    23 octobre 2009

    Je n’ai pas de souvenir de cette phrase-là, au contraire… il dit plusieurs fois «j’aime les femmes» et « c’est à cause de ca que je t’aime».

  • Julie Ledoux
    23 octobre 2009

    Possible. J’avoue ne pas avoir de souvenir de «J’aime les femmes», quant à moi!
    Je dirai alors «l’homme à la libido refoulée/ brimée» pour éviter la confusion.

  • uberVU - social comments
    25 octobre 2009

    Social comments and analytics for this post…

    This post was mentioned on Twitter by andredesorel: BangBang ou pas, voici une excellente critique de Rouge Gueule, by the way. http://bit.ly/8QhHP...

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Julie Ledoux

Pourquoi faire, un slogan? J'vends pas d'chars...

Julie Ledoux