BangBang : bangbangblog.com

Baz'Art Virtuel

RIDM 2011 : des motards, des figurants, un couple collectionneur et une controverse sexy

Julie Ledoux
2 décembre 2011

Alors que les Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal se terminaient le 20 novembre dernier, plusieurs docus ont monopolisé – et monopolisent encore – l’attention des médias. Pour ma part, ayant très peu de temps à consacrer aux RIDM, cette année – dommage, j’avais très hâte -, je me suis contentée de trois présentations et une controverse!

Pourquoi j’ai attendu si longtemps avant de vous en parler? Parce que je voulais conserver le momentum avant les RIDM à Québec qui débutent ce soir et se poursuivent jusqu’au 8 décembre. Vous pourrez y voir au moins l’un des films dont je vous parle, ci-bas, Mom et Moi.

Mom et Moi : entre deux chaises

Je suis fan de Danic Champoux. Je veux dire : pendant l’édition de la Course Destination Monde à laquelle il a participé, je ne pouvais décrocher de mon écran de télé lorsque ses films étaient présentés. C’est dire… je devais avoir environ 13 ans. Bref, tout ça pour dire qu’avant de visionner Mom et Moi, j’étais prise de sentiment de retrouvailles entre mon cinéaste-reporter adulé et moi.

En fin de compte, Mom et Moi, c’est l’histoire de Champoux, ses aspirations et déceptions face à la vie en général, mais aussi face aux motards qui avaient élu bunker à Sorel, en face d’où résidait le petit Danic. Bien que les éléments personnels sont légion, les éléments historiques aussi le sont. Et pour une p’tite jeunesse comme moi (HAHA), née en 1983, l’histoire des motards demeure assez floue. Les éléments les plus importants de la guerre des motards se sont déroulés dans la première moitié des années 90 et, à l’âge que j’avais, tout ça semblait si loin.

Bref, l’idée de Champoux de mélanger entrevues avec sa propre famille, des experts de la guerre des motards, et même un membre de la famille de Mom Boucher, puis d’additionner à tout ça des dessins animés, créés par Jean-Philippe Marcotte (illustrations) et Buck Créatifs (animation), tout cela pouvait sembler plutôt chargé, pour un documentaire de 75 minutes. Pourtant, toute l’histoire coule bien, on y apprend une foule de détails sur l’histoire des motards et leur implication dans la vie quotidienne des habitants de Sorel, vivants à côté du Bunker des Hells Angels. Pourtant, une petite réserve me triture les doigts à l’écriture de cette critique : pourquoi ajouter tant de détails sur la vie privée de Champoux. Cette histoire est-elle la sienne, d’un bout à l’autre de sa vie, ou celle de sa vision des motards, alors qu’il était enfant? Je dois avouer que j’aurais préféré ne pas savoir que Champoux s’est inscrit à la Course Destination Monde pour impressionner une fille et prouver que c’était hyper facile, voire con. Mais bon, c’est mon coeur de jeune fille qui s’est brisé, c’est tout. Bref, une direction un peu plus claire, peut-être un tantinet moins personnelle, aurait permis de recadrer le tout, bien que le documentaire, en soi, est fort intéressant.

17 novembre : sous la pluie, les découvertes inusitées

Mon plan était d’aller voir At the Edge of Russia, documentaire qui relate le quotidien d’un avant-poste russe, dans le désert arctique. Nous étions beaucoup plus que je ne l’aurais cru à avoir eu la même idée. Too bad. Je ne me mets pas en file «au cas où peut-être quelqu’un ne viendrait pas et je pourrais prendre sa place». Non, il y en a 30 devant moi qui espèrent la même chose. «Qu’y a-t-il d’autre ce soir?», que je demande à la dame qui semble en avoir son truck de travailler aux RIDM (pour ne pas parler du mÔnsieur à côté d’elle qui me regardait de haut, pauvre petite fille qui ne sait pas quel film aller voir…). «Cinéma Parallèle… il y a deux films, je crois. Tu aurais 15 minutes pour t’y rendre.», qu’elle répond. 15 minutes? Good, j’ai le temps. Et puis, loin de moi l’intention de poireauter en file indienne en espérant que «peut-être-peut-être-peut-être».

He Whose Face Gives No Light

Ce portrait, tourné par Andrea Bussmann, présente de vieux figurants sur un plateau de tournage. Tourné en espagnol (Mexique), le documentaire nous présente le quotidien de ces figurants âgés, travaillant avec une équipe de tournage très jeune. Différence de générations plutôt intéressante. Alors que l’équipe de réalisation bouge, passe, parle, les vieux figurants, eux, attendent, patientent, tentent de travailler du mieux qu’ils le peuvent. On y rencontre quelques hommes et femmes, mais souvent des hommes, qui s’ouvrent à la caméra de Bussmann.

Très lent, ce documentaire m’a paru fascinant dans ses entrevues avec ces figurants, mais plutôt endormant lorsque la caméra ne fait que filmer ce qui se passe sur le plateau. Un moitié-moitié dont l’idée de base est fort intéressante : découvrir ces travailleurs de l’ombre.

Bielutine – Dans le jardin du temps (réal. Clément Cogitore – France)

Et voici pourquoi je suis si heureuse de n’avoir pas pu aller voir mon premier choix, et pourquoi je suis contente d’être restée après le premier moyen métrage présenté.

Nina et Ely Bielutine habitent Moscou, boulevard Nikitsky. Nina était actrice, Ely était peintre. Tous deux oscillent autour des 80 ans et vivent dans un appartement sombre de Moscou où ils s’éclairent à la chandelle. Mais cet appartement, aussi sombre, froid et surchargé qu’il est, abrite une des collections d’art privées les plus surprenantes au monde. Entre les oeuvres de Michel-Ange, Titien, Van Eyck et Velasquez, ce couple tient la garde, pour ne pas perdre tous ces biens acquis au fil du temps. Sans enfants, le couple est inquiet de l’avenir de leurs peintures et de l’art, en général. Inquiets de l’avenir de leur pays et de la jeunesse qui s’en va à vau-l’eau, Nina et Ely Bielutine font preuve d’une culture impressionnante, et d’une gentillesse fort appréciée de leurs hôtes. Ils vivent parmi de nombreux chats et avec un corbeau qui croit être le président, mais ne s’en formalisent pas. Tout respire un autre siècle dans cet appartement. Et les oeuvres, elles, demeurent, au fil du temps, intactes.

Ce documentaire fascinant aurait sans doute mérité que l’on s’attarde plus longtemps aux oeuvres comme tel. Cependant, on découvre un couple solide, passionné, et bien ancré dans la culture russe du temps où l’art était valorisé.

Crazy Horse

Le documentaire de Frederick Wiseman rapporte la préparation du spectacle Désirs, présenté au fameux cabaret Crazy Horse, à Paris. Ce lieu de danse frivole se vante de présenter le plus beau spectacle nu au monde. Dans l’optique où les RIDM présentaient une rétrospective sur Frederick Wiseman, le choix de présenter le nouveau documentaire du cinéaste en ouverture des rencontres semblait fort judicieux. Or, il faut croire que tous n’étaient pas d’accord…

Je n’ai pas vu le documentaire d’ouverture des RIDM, mais la controverse qu’il a suscitée me semble fort risible, voire sympathique. En lisant la réponse intelligente et posée des RIDM, je me demande encore comment nous pouvons avoir peur de voir certaines réalités en face, de nos jours.

Vendredi matin, le 18 novembre, nous recevions ce courriel, de la part de l’équipe des RIDM :

Réponse des RIDM à la controverse Crazy Horse

Le 11 novembre dernier, deux jours après la soirée d’ouverture de sa 14ème édition, l’équipe de direction des RIDM a reçu une lettre visant à remettre en question le choix de Crazy Horse de Frederick Wiseman comme film d’ouverture de l’événement.

Signée par 20 cinéastes, producteurs et cinéphiles et appuyée par 9 autres personnes n’ayant pas vu le film mais appuyant l’idée d’une rencontre sur la question, la lettre visait à signifier un « étonnement » et une « indignation » face au choix de l’équipe de programmation. Accusant le film d’être « une œuvre complaisante et sexiste », les indignés considèrent ce choix de programmation d’autant plus incompréhensible que son statut de film d’ouverture ne permettait pas de débat après la projection. Accusant l’équipe de faire preuve d’une stratégie de marketing éculée et désolante, les signataires proposaient d’organiser une discussion publique sur « la représentation des femmes à l’écran ».

Tout à fait ouverte à l’organisation d’une telle discussion, l’équipe de direction des RIDM considère que les enjeux abordés dans cette missive dépassent de loin la question de la simple représentation des femmes à l’écran. Outre la critique du film lui-même, qui procède d’une lecture pour le moins surprenante du travail de cinéaste documentaire sur laquelle nous reviendrons, nous désirons tout d’abord répondre aux accusations directes effectuées envers le travail de programmation de l’équipe.

Cette année, les RIDM sont particulièrement fières de proposer aux cinéphiles une rétrospective de l’œuvre de Frederick Wiseman, l’un des cinéastes les plus importants de l’histoire du cinéma. Fruit de plus d’une année de travail, cette rétrospective est assurément l’un des points forts de l’édition. Lorsque nous avons appris cet été que Wiseman venait de terminer Crazy Horse, son nouveau projet, la possibilité de présenter le film lors de l’événement nous a semblé intéressante. Après avoir vu le film, nous avons choisi de le placer en ouverture. Une décision parfaitement justifiable d’un point de vue promotionnel, puisque la présence du film en ouverture du festival permettait de mettre en lumière la rétrospective. Mais une décision qui relevait également  d’une prise de position cinéphilique n’ayant rien à voir avec l’exploitation éventuelle du corps de la femme à des fins d’élargissement de public. En effet, si nous avions considéré ce documentaire comme une œuvre contestable de piètre qualité, indigne du mandat des RIDM, nous ne lui aurions pas accordé une telle place.

Or, il s’avère que Crazy Horse est un film dans la pure tradition du travail de cinéaste de Wiseman. Fidèle à sa méthode, le documentariste a observé pendant dix semaines le fameux cabaret parisien à l’occasion de la préparation de son dernier spectacle. Tout comme dans ses films précédents portant sur des institutions de spectacle, Wiseman alterne entre scènes de coulisses et performances. Les signataires reprochent notamment à Wiseman de ne pas faire preuve d’un regard critique, et de reproduire avec sa mise en scène les rapports sexistes inhérents au Crazy Horse. Que le Crazy Horse soit un lieu sexiste exploitant une image contestable de la femme, c’est une opinion qui peut être effectivement justifiée et débattue, tout comme peut être discuté le choix même de filmer un tel sujet. Toutefois, associer le regard du cinéaste aux principes de cette institution, sous prétexte qu’il n’est pas ouvertement critique par rapport au sujet représenté, est une interprétation qui présuppose une vision du travail même de cinéaste documentaire avec laquelle nous sommes en désaccord. Fidèle à ses principes éthiques, Wiseman vise avant tout à mettre à jour sans jugement explicite les rouages d’une institution. Wiseman n’a jamais été un pamphlétaire engagé. Sa démarche, qui est plus proche de l’anthropologie, cherche à observer en profondeur son sujet, laissant le soin au spectateur d’en tirer des conclusions. Ceci dit, il n’est bien sûr jamais entièrement neutre face à son sujet. Dans Crazy Horse, par exemple, le placement de la scène du casting dans la dernière partie du film est un choix de montage qui fait justement preuve d’un regard critique par rapport au double standard à l’œuvre au sein du cabaret. Que Crazy Horse ait pu décevoir certains spectateurs et ne fasse pas partie des meilleurs films de Wiseman, c’est une réaction que nous pouvons parfaitement comprendre et accepter. Mais nous réfutons l’interprétation des signataires, qui fait preuve d’une lecture contestable et d’une vision somme toute dogmatique et limitée du travail de documentariste.

Comme le souligne la lettre, les RIDM ont toujours eu à cœur de mettre en valeur le travail des femmes cinéastes et de discuter d’enjeux de société concernant les femmes. C’est la raison pour laquelle nous sommes ouverts à discuter de la question de la représentation des femmes à l’écran avec les signataires. Toutefois, nous tenons à exprimer notre surprise et notre inquiétude face aux intentions sous-jacentes que la lettre démontre. Alors que nous aurions été plus qu’heureux de pouvoir discuter et échanger nos opinions avec les invités de la soirée d’ouverture déçus et indignés par le film, nous ne pouvons qu’exprimer notre réserve face à la volonté des signataires d’officialiser si rapidement leur mécontentement et de chercher des appuis afin de donner un poids politique à leur démarche. Étant donné qu’un tiers des signataires n’ont pas vu le film de Wiseman, il nous semble que la critique proposée relève dès le départ d’une prise de position plus proche d’un inquiétant dogmatisme que de l’espace de liberté et d’échange que les RIDM représentent. Il nous semble important de souligner que le mandat du festival est de proposer une sélection d’œuvres cinématographiques relevant de préoccupations thématiques et d’approches esthétiques diverses et stimulantes. Une sélection qui n’est pas la porte ouverte à tous les excès, mais au contraire le résultat d’une ligne éditoriale forte fondée sur une véritable expertise de son équipe de programmation.

Mila Aung-Thwin, président des RIDM

Roxanne Sayegh, directrice générale

Charlotte Selb, directrice de la programmation

Bruno Dequen, programmateur associé

Il s’agit là d’une réponse aux accusations qui se veut pour le moins complète! Et c’est bien malgré moi que je ne puis prendre position, n’ayant pas vu le documentaire Crazy Horse en question. Cependant, la réponse des RIDM me semble fort bien étoffée, validant chacun des choix de l’équipe de la programmation avec brio.

Bref, les RIDM, j’aime ça.

www.ridm.qc.ca

Pas encore de commentaire.

Baz'Art Virtuel

Julie Ledoux

Pourquoi faire, un slogan? J'vends pas d'chars...

Julie Ledoux